le monde qui brûle
jusqu'où va la phrase ; dix jours de canicule à Tunis
Sbeh elhyr - je vous écris depuis un monde qui brûle et des tumultes de cette phrase entendue tant de fois de manière métaphorique dans ce que j’ai entendu des milieux militants occidentaux. je n’ai pas dormi et j’ai été brouillée avec cette phrase. on s’est engueulées toute la nuit alors que je m’étouffais dans ma propre sueur. les prochaines fois je vous parle de ma mère, de la chaleur et la santé mentale, de listes pour écrire (il y en a 5 en attentes), des choses bonnes que j’ai lu et moins bonnes, de ce que j’ai appris qu’il ne fallait pas faire en lisant L’art de perdre de Alice Zeniter.


Tunis, 22 juillet 2026.
Il est 23h12, il fait environ 33 degrés. L’humidité glisse sur mes côtes. L’électricité est coupée depuis 15h et je suis extrêmement priviligiée parce que c’est la première fois qu’elle est coupée aussi longtemps dans mon secteur. Mon esprit oscille entre la sensation de cuire, les nerfs à vif, des larmes brûlantes qui coulent, et la culpabilité de pleurer alors que je revois défiler les nouvelles : une petite fille suffoque dans un ascenseur, une femme enceinte meure à l’hôpital, les hôpitaux sans générateurs à qui on a coupé l’électricité, des personnes sous respirateurs qui étouffent chez elles sous les regards impuissants de leurs familles. Les forêts qui brûlent. Les maisons. Le vent qui frappent le feu partout. Les yeux qui pleurent de la chaleur.
L’État est fantôme. On ne pense qu’à la STEG1 qui coupe les générateurs. Sont-ils avec des grandes cartes pour lister les secteurs qui seront les plus touchés ? Analysent-ils les risques
On le dit, plus on se rapproche de Carthage et du palais présidentiel et plus on est épargnés.
Les commerces sont fermés, les boucheries jettent la viande, dans les familles on perd de la nourriture qui est de plus en plus chère. Il y a de la perte, partout. Depuis le début de l’année, le pays aura traversé deux crises directement liées à la crise climatique, les inondations de janvier, la canicule de juillet, entre les deux un peuple dont la vision du futur se réduit de plus en plus au lendemain. Les plus pauvres paient pour le confort des autres, le monde occidental profite des consommations rapides, des tonnes de déchets textiles envoyés sur les marchés aux fripes de la Hafsia roulés en boule à l’achat dans des sachets plastiques bleus et des sachets plastiques récupérés des autres courses pour les touristes qui pourront dire “ regardez ces sachets plastiques, et des artistes qui pourront dire “regardez ces oeuvres concepts à partir des sachets plastiques” et on pourra se demander pourquoi ici on utilise les sachets plastiques alors que là-bas on utilise des sacs en tissu sans penser à toutes les fibres plastiques, robes en polyester, chemisiers viscoses qui se retrouvent en tonnes de ce côté et qui finiront leur route au Ghana, polluer l’eau, former des montagnes, étouffer la terre. Mille tonnes de tissus dégueulés de l’Occident chaque semaine.
Ma grand-mère disait pas un sac mais une poche. Qu’y a-t’il dans nos poches lorsqu’on arrive ici ? Avec quoi repartons-nous ? Comment décririons-nous un pays que l’on ne connait pas, autrement qu’en carte postale.
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L’espoir (politique) se réduit avec le temps que l’on passe dans la survie.
Je vois des commentaires de la diaspora “ je suis rentrée, dommage, impossible de profiter des vacances dans ces conditions”. On vient, on prend, on repart. “Il ne faut pas se plaindre, les locaux acceptent et nous aussi”. Normalisation d’une politique défaillante qui suffoque sa population. Ne jamais lever le voile d’une patrie-fantasme.
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Je suis fachée contre les formules faciles, “le monde qui brûle”, “je vous écris du monde qui brûle”, des féministes à leur bureau dans leur maison avec jardin qui écrivent “ je vous écris du monde qui brûle et de mon éco-anxiété” et enchaînent sur de la publicité pour du kiwi jaune.
Moi aussi j’écris de mon bureau qui donne sur la mer et la montagne qui n’a pas brûlé, en regardant des images de Sidi Ali el Mekki et Sakiet Sidi Youssef, le nom de ma rue et le nom d’un village bombardé le 8 février 1958 par les français, qui aujourd’hui encore perd quelque chose dans le feu.
Je suis fachée mais je ne dis pas quelles ne sont pas bonnes.
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5h23 du matin, l’électricité revient, le volet s’ouvre et l’air s’engouffre. Sur la plage, j’entend des gens chanter son retour.
Puis un silence.
On sait que depuis le depuis de la canicule, des personnes meurent à cause des coupures.
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Une semaine déjà. On a froid un peu ce matin. al-hamdoulilah
Ressources supplémentaires :
cet article de Nawaat, un média tunisien indépendant, ici un texte de Ikram Ben Saïd “ When Democracy Goes Dark, So Does Everything Else: Tunisia’s Electricity & Water Crisis” lire ici
cet article du Courrier International sur les déchets textiles au Ghana “ Pollution. Quand les déchets des géants du textile atterrissent dans des aires protégées du Ghana” lire ici
Je voudrais attirer l’attention sur le travail de l’artiste et écrivaine Kmar Douagi, qui lors de sa résidence à la fondation Antonio Ratti a questionné les histoires derrière les institutions et les conditions de leurs enrichissements (je paraphrase sa communication sur instagram, ici son compte : @kmardouagi) : en faisant des recherches elle découvre deux usines du groupe Ratti, en Tunisie, dans la région de Monastir. Ces industries textiles sont installées sous la loi 72, une loi post-coloniale qui encourage les investissements étrangers et le travail d’exploitation d’une main d’oeuvre majoritairement féminine.
Kmar Douagi, de sa présence à la fondation, va monter une installation vidéo (qui a été censurée par Annie Ratti qui l’a qualifiée de "fake news”) titrée marxists can have nice things too à partir de propos tenu et soulignés lors d’une session de travail collectif dans le cadre de la résidence de recherche “Poetics politics”.
L’installation pose deux histoires en parallèle : celle de femmes ouvrières des usines de la loi 72 et d’Antonio Ratti en interview qui parle de son perfectionnisme. Deux histoires qui se touchent sans se rencontrer : l’une se nourrit de l’autre ; produit à partir de mains qui ne seront pas exposées comme créatrices d’oeuvres spéciales ou particulières - se nourrir pas dans le sens d’une reconnaissance à la main qui te nourrit mais de grignoter complètement la chair de l’autre. Une pratique vampirisante; quiconque a travaillé tout en bas d’une échelle sait de quoi je veux parler.
Justement je dis deux histoires parce qu’il y a d’un côté un groupe et de l’autre un individu dont on connait le nom.
Je vous partage cette histoire parce qu’elle a particulièrement marqué ma semaine de vapeurs d’eau chaude : elle fait écho à la conférence partagée la semaine dernière dans “ Partout où je regarde je vois des cafards” :
Révolution, que peuvent l’art et la culture ? (à visionner sur youtube) avec Louisa Yousfi, Olivier Marboeuf et Olivier Neveux.
l’idée que l’art, et l’artiste doit rester en conversation avec ce qui le ou la dérange
(Yousfi)
Kmar Douagi écrit dans sa communication sur ses réseaux sociaux, qu’elle souhaite que les voix de ces femmes ouvrières puissent voyager.
En voici une petite partie du relais :
“ Les oubliées de la machine à coudre “ à retrouver sur youtube
Mes actualités :
Suite aux coupures de courant les prochains ateliers ont été reportés :
Nommer ses personnages : Jeudi 30 juillet à 18h (4 places disponibles ici)
Écrire les mères, héritages II : Dimanche 26 juillet à 16h (4 places disponibles ici)
Vous pouvez aussi rejoindre les cycles du mois d’Août
Ainsi que l’atelier Tisser : Mardi 4 août à 19h (places disponibles ici)
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Je suis officiellement étudiante en master d’Écopoétique et création à Aix-Marseille pour la rentrée scolaire. Je vous partagerais certaines recherches.
On se retrouve plus tard, pour des listes, pour de l’écriture.
L.BAHRI
Société Tunisienne de l’Electricité et du Gaz



